Billet 4. “Analog Era”

Ce billet n’a pas pour objectif de prendre position. J’ai trouvé intéressant de poser une réflexion sur le débat visant à opposer analogique et numérique. 

Les oppositions et comparaisons ont souvent tendance à montrer l’un des deux éléments comme étant le bon, et l’autre comme étant le mauvais. Sur un sujet tel que celui-ci, il est d’autant plus important de nuancer le raisonnement. 

J’apporterai des éléments de réflexion dans ce billet, sans pour autant que cela ne soit exhaustif. L’objectif est d’ouvrir une piste de réflexion et non pas d’imposer un point de vue.

L’origine de ce mouvement peut se deviner dans le sentiment progressif de dépossession induit par la numérisation croissante des objets : carte de crédit, argent, billet de train, ticket d’avion, documents administratifs et de santé, films, ticket de caisse, photos, vidéos, souvenirs… La plupart des sphères de la vie sont touchées par cette numérisation. Le sentiment est grandissant, l’homme ne se sent plus acteur de sa propre vie. Vivre au travers d’un écran n’est pas naturel. Toucher l’objet, sentir son odeur, le voir, le manipuler est différent de la sensation que procure le simple passage d’un QR code sur une borne. 

Essayons désormais d’analyser plus avant les deux grandes catégories dont cette réflexion fait l’objet : 

i . Numérique et Analogique

a . Numérique 

Il est crucial de rappeler que le contrôle du temps d’écran nécessite une auto-discipline à laquelle il est impossible de déroger afin d’éviter des problèmes d’isolement et de santé mentale. Partant de ce constat, il est logique de rappeler que l’utilisation d’outil et d’appareil numérique n’a en soit, rien de diabolique. Aussi, est-il important de rappeler que “les outils sont neutres. Seuls leurs usages sont bons ou mauvais. Il ne tient qu’à nous de les faire contribuer au meilleur” comme l’explique Camille Dejardin. Par exemple, utiliser l’ordinateur afin de rédiger un texte, un roman, est plus court que de le faire sur une machine à écrire. C’est également une ouverture au partage qui n’existe pas à l’ère de l’analogique, d’ailleurs, avec l’effritement du lien social, il serait presque impossible de revenir à une société où les groupes sociaux se créent grâce à un échange non virtuel. Il est possible de remettre en cause l’utilisation et l’existence même des réseaux sociaux, jusque dans leur intérêt communicationnel et commercial. Cependant, d’autres modes de partages existaient autrefois comme les plateformes de blogs qui sont aujourd’hui en perte de vitesse. Notre utilisation du téléphone portable peut également être raisonnée, tout comme celle que nous avons de la plupart de nos écrans. Au niveau de la sécurité liée aux informations, l’analogique et le numérique peuvent se partager le gâteau. D’un côté, nous avons aujourd’hui des systèmes informatiques bien mieux protégés qu’avant les années 1980. En revanche, la dématérialisation des documents sensibles peut faire craindre une fuite ou une destruction en cas de problème avec le serveur. Finalement, ce qui diffère de l’analogique est notre capacité à protéger ces informations, autrefois au format papier, nous pouvions agir sur leur protection tandis qu’aujourd’hui, nous ne pouvons rien face aux données stockées dans les cloud. Le numérique a cependant cet avantage de faciliter l’accès à la connaissance.

b . Analogique 

Le mode d’action par voie d’objet analogique permet d’agir intentionnellement. Par exemple, utiliser un appareil photo analogique comme un Polaroïd est une expérience très différente de celle que l’on peut avoir avec un smartphone ou un appareil photo numérique. Dessiner sur papier permet également de s’exprimer d’une autre manière, il y a moins de droit à l’erreur, la précision est de rigueur, il est impossible de revenir en arrière sans laisser la moindre trace du trait que l’on vient de tracer ou de la couleur que l’on vient de poser. Écrire dans un carnet a également quelque chose de singulier, c’est un geste, une intention portée sur chaque lettre et chaque mot. La manière dont on écrit peut trahir un sentiment, une émotion qui peut être perçue dans le tracé avant même la lecture. Lorsque l’on parle de « retourner à l’analogique », les éléments qui sont souvent citer sont les livres et les cd. Porter un cd jusque dans le lecteur, choisir la piste, lire et relire les titres à l’arrière de la pochette, parcourir les paroles est une expérience à part entière. En ce qui concerne les livres, la lecture papier apporte une information différente par rapport à la lecture numérique. En tournant les pages, on suit l’avancée du roman, on sait où l’on se trouve par rapport au début, si l’on est toujours loin de la fin. Cela donne une indication importante qui permet d’appréhender l’histoire sous un autre jour. La volonté de retour à l’analogique s’étend jusqu’au champ des jeux-vidéos. Les nouvelles consoles, considérées comme trop chères et peu qualitatives incitent une propension toujours plus importante de joueur à revenir aux anciennes machines. Le faible renouvellement des licences et l’effet « remake » pose également la question d’un retour d’expérience dans leur version originale.

ii . Limites et mise en garde contre l’effet de mode

a . Limite d’un mode de vie analogique

Pour nuancer le propos, disons que l’internet d’aujourd’hui n’est plus un endroit familier et « bienveillant », c’est une grande mer inconnue. Avec l’effet de slump permis par la progression des technologies d’intelligence artificielle, naviguer en ligne devient de plus en plus inconfortable. La solution pourrait être de créer des nouvelles méthodes de partage plus « humaines » et moins « commerciales », un retour à un lien plus essentiel, à un partage véritable. Cela demanderait cependant de quitter le système actuel basé sur l’économie de l’attention.

La question des serveurs devrait également être débattue dans les prochaines années en raison des problèmes liés à la protection de l’environnement et aux ressources nécessaires à la construction des cartes graphiques. Cependant, un retour total à l’analogique n’est pas à l’ordre du jour, il demanderait une modification profonde des modes de vie et du système économique et social. À certains égards, il serait d’ailleurs une régression massive, notamment dans les domaines sociaux et de santé publique. Cependant, certaines pratiques artistiques et culturelles peuvent gagner au réemploi analogique. Dans le domaine de la photographie et du dessin, cela permet notamment de décélérer et de porter une plus grande intention au geste et aux détails. Certains utilisent la formule « le numérique pour stocker, l’analogique pour créer ».  

b . Une alternative faible pour la sociabilité et le droit à l’information

À force de remettre en question notre utilisation du numérique et des réseaux sociaux, ce qui est désormais qualifié de « problème » est remonté jusque dans la sphère politique. L’idée est radicale puisque nos dirigeants réfléchissent à interdire les réseaux sociaux aux plus jeunes. Même si ce n’est pas dit de la même manière, cela fait partie du même mouvement, nous pouvons y voir une forme d’incitation à vivre sans écrans, notamment pour les jeunes qui ont moins de seize ans. Cependant, certains spécialistes alertent : internet peut être une fenêtre d’ouverture sur le monde, et si l’on imagine mal un adolescent réclamer un exemplaire papier du figaro à ses parents, cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne souhaite pas s’informer. Des études montrent le contraire, à savoir que plus de la moitié des jeunes s’informent en ligne. De plus, le débat sur l’interdiction semble stérile en raison du manque d’infrastructures à disposition pour permettre le développement d’une véritable sociabilité. Demander aux moins de trente ans de sortir de chez eux, mais pour aller où ? finalement nulle part dans la plupart des petites villes. Limiter de façon contraignante l’usage du téléphone peut donc apparaître pour une partie de la population comme une sanction qui impacte directement leur vie sociale. Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer retourner à un emploi étendu de l’analogique. 

c . Les contours d’une tendance

Derrière les mots tendances et les phrases toute faites de « offline living » « anti doomscrolling », il y a une réflexion plus profonde à avoir. Ce ne doit pas se rapprocher d’une tendance. Ce qui est tendance tombe souvent en désuétude sans que l’individu ne lui apporte justement cette « intentionnalité » qui est tant promise par le mouvement. Pour certains, c’est une simple prolongation de la digitale detox encensée il y a de ça quelques années. Retourner à l’analogique peut également être perçu comme une lubie visant à faire de ses hobbies un objet de distinction sociale. C’est une autre façon de vivre selon les codes de ceux qui dictent ce qu’il faut aimer et ce qu’il faut faire. De ce fait, ça ne relève pas d’un goût personnel ou bien d’une volonté assumée. La volonté permet d’agir de façon assurée et résolue, sans être contraint par le courant. Retourner à l’analogique en attendant une validation de son groupe de paires revient à ne pas agir de manière effective. Le critique musical Simon Reynolds critique cette tendance au retour analogique superficiel. Il l’applique au champ de l’industrie musicale : « jeunes hipsters [qui] achètent des disques vinyles hors de prix pour leur aura d’authenticité et leur chaleur analogique mais, en pratique, utilisent les codes de téléchargement pour écouter leur musique quotidiennement ». 

L’emploi d’objets analogiques devrait relever de la volonté personnelle et non pas d’une volonté d’appartenir à un groupe social. Cette utilisation peut être une réponse à un sentiment de dépossession, mais de façon générale, il n’est jamais bon de pousser ces actes aux extrêmes. Cette citation de Condorcet peut donc nous laisser méditer sur l’effet de mode dont pourrait souffrir le réemploi d’appareils analogiques « nous ne demandons pas que les hommes pensent comme nous, mais nous désirons qu’ils apprennent à penser d’après eux-mêmes ».

Quant est-il de vous ? Utilisez-vous des supports analogiques ou bien, ne passez-vous que par le numérique ?

Préférez-vous l’art numérique ou analogique, palpable ou impalpable ? Une question difficile au final, comme choisir entre l’art de Betty Mü et Chiharu Shiota.

N’hésitez pas à exposer votre point de vue en commentaire.

Sources : 

Borst, G. Cordier, A. Daam, N. Tisseron, S. (2025) Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ? Usbek & Rica. Robert Laffont. 

Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique, Paris, Garnier-Flammarion, 1994.

Déon, M.  (2021). Paul E. Winters, Vinyl Records and Analog Culture in the Digital Age: Pressing Matters Lanham, Lexington Books, 2016. Volume ! 18:1(1), 152-155.

Dejardin, C. (2025) À quoi bon encore apprendre ? Tracts. Gallimard.

Christian Fuchs, « The Internet, Social Media and Axel Honneth’s Interpretation of Georg Lukács’ Theory of Reification and Alienation », dans Critical Theory of Communication: New Readings of Lukács, Adorno, Marcuse, Honneth and Habermas in the Age of the Internet, University of Westminster Press, 30 septembre 2016.

Jean-François Morissette, « Simmel et L'Esthétique du Rôle: Du Théâtre à la vie Sociale », dans Georg Simmel et les Sciences de la Culture, Les Presses de l’Université de Laval, 25 novembre 2010.

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Billet 3. Sur l’économie de l’expérience