Billet 7. Lectures comparées

Podcast n°1. Lectures comparées

Lectures comparées Un barrage contre le Pacifique (Marguerite Duras) et Les tambours (Lao She)

 SCRIPT

Aujourd’hui nous nous retrouvons pour ce premier rendez-vous littéraire.

Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis écrivaine et artiste. Vous pouvez me retrouver sous le nom de plume L.F. MALTESE. Nous serons en présence de ma correctrice : Antonella. [Bonjour à tous].

Aujourd’hui, nous vous proposons de nous poser autour de la lecture croisée de deux romans publiés dans les années 1950. Le premier de ces romans est Un barrage contre le Pacifique écrit par Marguerite Duras et publié en 1950. Le second roman étant Les tambours de Lao She publié deux ans plus tard en 1952.

Avant de commencer notre analyse, je vous propose de découvrir ces deux ouvrages au travers d’extraits choisis que je vais lire avec vous.

Un barrage contre le Pacifique page 195 « C'était au cinéma que Joseph l'avait rencontrée. Elle fumait cigarette sur cigarette et comme elle n'avait pas de feu, Joseph lui en avait donné. Alors chaque fois elle avait offert une cigarette à Joseph. Lui non plus n'avait pas cessé de fumer. C'était des cigarettes très bonnes et très chères, les plus chères, sans doute les fameuses « 555 ». Ils étaient sortis ensemble du cinéma et depuis ils ne s'étaient pas quittés. Du moins c'était la version sommaire que donnait Carmen de l'histoire de Joseph.

- Il en était à un tel point qu'il a suffi des cigarettes, ajoutait-elle.

Elle prétendait avoir rencontré Joseph dans le haut quartier et qu'il lui avait tout raconté lui-même. Mais comment savoir avec Carmen si elle disait la vérité ? Elle avait ses sources de renseignements à elle, ses filets. Elle devait même savoir où se trouvait Joseph mais elle se serait bien gardée de le dire. Et pendant huit jours et huit nuits Joseph ne reparut pas à l'Hôtel Central. »

Passons à l’extrait suivant :

Les tambours page 37 « Nos voyageurs avaient atteint le haut de la côte et étaient descendus des chaises à porteurs. Madame Fang n'avait pas eu à marcher, pourtant elle assurait qu'elle ne pouvait plus mettre un pied devant l'autre. Elle semblait plus fatiguée que les porteurs. Elle s'assit sur les marches, jurant de nouveau qu'elle voulait rentrer chez elle. Cette ville en pente la terrorisait. Comment pourrait-elle monter et descendre toutes ces marches chaque fois qu'elle voudrait sortir ? Quant à Grâce, elle s'émerveillait de tout ce qu'elle voyait dans la rue principale de la ville et l'émotion faisait battre son cœur. Qui aurait pu s'attendre à trouver au milieu des montagnes une ville aussi moderne que Shanghai ou Hankou avec ses grands immeubles, ses voitures et ses néons ? »

Analyse

 Passons désormais à l’analyse.

Ces deux romans dépeignent des environnements familiaux différents, mais qui ont pour point commun d’évoluer dans un contexte socio-économique complexe. Dans Un barrage contre le Pacifique, la mère, sa fille Suzanne et son fils Joseph sont en proie au cadastre dans le sud de l’Indochine française en 1931. Ils habitent un bungalow de fortune et vivent loin de la ville. Dans Les tambours de Lao She, Baoqing, sa femme, sa fille biologique Phénix et sa fille adoptive Grâce ainsi que la famille des Fang luttent pour survire en temps de guerre entre 1938 et 1946. L’action initiale se déroule à Chongqing avant de suivre un chemin qui les mènera dans d’autres villes.

C’est là que la première différence apparaît, dans le livre de Marguerite Duras, nous pouvons ressentir un certain sentiment d’immobilisme : coupé entre une première partie qui se déroule dans les concessions du cadastre, autour du bungalow et du barrage et une seconde partie qui dépeint la ville. Malgré les décisions que prennent les personnages tout au long du récit, le lecteur peut se sentir troublé par le sentiment de répétition lié à la mise en avant régulière des mêmes lieux. Dans Les tambours de Lao She, nous nous retrouvons confrontés à l’inverse, c’est-à-dire, à une mobilité croissante liée aux évènements martiaux et aux nombreux bombardements.

L’immobilisme ou la proactivité que le lecteur ressent au travers de l’environnement direct dans lequel évolue les personnages se retrouve également dans la manière d’agir de ces derniers.

D’une part, dans Un barrage contre le Pacifique, la mère, sa fille Suzanne et son fils Joseph peuvent nous faire ressentir une sensation de stagnation et de complaisance. La mère surtout, nous donne l’impression d’un fatalisme anéantissant qui l’accable et l’empêche d’avancer. Sa fille Suzanne peut également instiller cette sensation puisqu’elle se laisse faire sans prendre de décision pendant une grande partie du récit. Elle aussi semble frappée par cette complainte répétitive qui se retrouve au travers de l’expression qu’elle emploie souvent « quelle déveine ».  

Au contraire, dans Les tambours, Lao She dépeint une famille pleine de volonté, de courage et de résilience. À chaque bombardement, les habitations sont détruites et le lieu où se produit la troupe dévastée par les flammes. Baoqing n’assure pas uniquement la survie de sa famille, mais aussi celle des Fang. Malgré les difficultés, il remonte la troupe, trouve des financements et assurent le travail de ses deux filles. La proactivité de Baoqing contraste avec la façon d’être de sa femme qui est alcoolique et centrée sur elle-même, ainsi qu’avec le caractère de son frère dit l’Inutile. 

Poursuivons cette analyse en comparant les personnages de Suzanne et de Grâce. Dans Un barrage contre le Pacifique, Suzanne donne une impression de laxisme et d’immaturité. Elle ne prend aucune décision d’elle-même dans la première partie, et même lorsqu’un homme qui ne lui plaît pas la courtise, c’est à sa mère et à son frère qu’elle laisse le choix de continuer de le voir ou non. Suzanne ne se rebelle que dans la seconde partie du récit, et encore, tardivement. Malgré son goût pour les « chasseurs », elle se laisse aborder par des hommes qui ne lui plaisent pas. Lorsqu’elle sort seule en ville, elle renvoie l’image d’une personne peu sûre d’elle, qui porte des vêtements qui ne sont pas les siens, tant au sens propre que figuré. Cela donne la sensation qu’elle n’est pas à sa place en ville, qu’elle n’a pas les codes pour y évoluer. Finalement Suzanne se laisse porter, flotter. Jusqu’à la fin, cette dernière se complait dans le confort, retourne dans les concessions et reproduit la vie qu’elle a toujours connue sans volonté d’évolution.

Dans Les tambours, Grâce est dépeinte comme étant une fille intelligente, plus intelligente que la fille biologique de Baoqing. Elle aurait plus d’esprit, plus de talents aussi. Grâce a soif de savoir tout au long du récit que nous propose Lao She. Elle souhaite s’épanouir, s’affranchir des codes que lui impose la société de l’époque. C’est ce qu’elle fera en décidant de recevoir l’éducation d’un auteur de pièce de théâtre nommé Meng Liang. Grâce apprend à écrire et à lire. Cela lui donne une grande soif de connaissance qui la mènera à vouloir suivre des cours. Cependant, son statut social l’en empêchera, ce qui à la place de la décourager, attisera son envie de préserver. De par cette éducation et cette ouverture d’esprit, Grâce et Baoqing défieront l’autorité féodal (page 165). Ils n’acceptent pas les carcans et refusent que Grâce soit la concubine du commandant Wang dans le Sichuan. Grâce finira par partir avec un homme qu’elle aura elle-même choisi, chose alors très mal perçue socialement. Enceinte et plus tard mère, elle assumera son choix en élevant seule son enfant après l’abandon de son amour. Malgré cette difficulté, Grâce ne baissera pas les bras. Cette manière d’agir s’oppose au modèle traditionnel incarné par les personnages féminins de Phénix et Bijou, plus dociles et moins intellectuelles.

Au-delà de cette analyse concernant la passivité et la proactivité, nous pouvons nous intéresser à la place qu’occupe le cinéma pour Suzanne et Grâce. Pour l’une comme pour l’autre, c’est là la manière que les deux femmes choisissent pour se former à l’éducation sentimentale. Elles y découvrent des romances et en rêvent à leur tour (page 280 dans Les tambours, seconde partie du roman pour Un barrage contre le Pacifique). C’est alors un symbole de liberté et de modernité : cela leur permet de comprendre qu’une femme peut choisir son mari, qu’il n’est pas nécessaire que ce dernier lui soit imposé. Suzanne et Grâce veulent participer activement à ce choix et non pas le subir.

 C’est ainsi que se termine ce rendez-vous littéraire.

Pour ceux qui le souhaitent, le script de cette vidéo se trouve en intégralité sur mon site internet.

Merci pour votre attention, et à bientôt. [à bientôt]

Sources  

Titre

Un barrage contre le Pacifique

Auteur

Marguerite Duras

Éditeur

Editions Gallimard

ISBN

2072442370, 978-20-724423-7-7

Longueur

384 pages

Titre

Les tambours

Volume 231 de Picquier poche

Auteur

She Lao

Traduit par

Claude Payen

Éditeur

P. Picquier, 2004

ISBN

2877307360, 978-28-773073-6-9

Longueur

398 pages

Suivant
Suivant

Billet 6. Écrire un best-seller, vraiment ?