Billet 6. Écrire un best-seller, vraiment ?

L’importance de la communication dans le milieu littéraire.

Je vous retrouve aujourd’hui pour aborder un sujet peu commenté par la communauté littéraire légitime et dominante : l’importance de la communication dans le commerce d’oeuvres littéraires. Je vous propose de briser le tabou autour de l’impact de la couverture médiatique des best-seller.

La plupart d’entre vous ont sûrement déjà regardé, ou du moins, vu passer ces vidéos sur « comment écrire un best-seller ». Entre autre, ce contenu est noyé au coeur d’une multitude de routines vous promettant d’améliorer votre capacité rédactionnelle ou votre productivité (en nombre de mots par jour). Ces slogans ressemblent souvent à « j’écris comme … » ou « la méthode qui a révolutionné ma manière d’écrire ». Finalement, nous connaissons tous et toutes la chanson, et à force, plus grand monde ne tombe dans le panneau. En effet, il semble improbable de standardiser les processus créatifs, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’écriture. Se lever tous les jours à quatre heures du matin comme Amélie Nothomb ne sera pas l’élément déclencheur qui vous mènera au succès en librairie. 

Dans ce billet, je vous propose de réfléchir à la manière dont cet imaginaire collectif impacte la rédaction d’un roman. Autrement dit, comment ces grandes phrases et ces grands discours ventant la méthode pour accoucher d’un best-seller sont un écran de fumée. Au mieux, cela vous motivera à écrire, au pire, cela finira par vous culpabiliser : si je n’ai pas réussi, c’est parce que je n’ai pas suivi les conseils à la lettre. Cet article s’attardera sur l’importance de la communication, dissociant la qualité du roman de sa promotion. Parce qu’un bon roman n’est pas forcément un roman qui se vend, et un roman qui se vend n’est pas forcément un bon roman. 

i - qu’entend-on par communication ?

Les auteurs de la théorie explicative de la communication sont (1) Jürgen Habermas, pour qui les actes sont dirigés vers une entente ou vers un succès, ce qui demande la construction d’un programme, une confrontation des buts et des compromis dans le cadre de la recherche d’un consensus. (2) Jacques Ellul, pour qui le social devient abstrait dans l’acception d’une interchangeabilité des éléments. Il n’y aurait pas de différence entre le réel et la fiction. La technique s’opposerait à l’intention, au sens et au sujet (≠ symbole ou contenu). La technique serait neutre, elle provoquerait l’aliénation et l’atomisation des individus. La décision humaine serait capable de rupture tandis que la décision technologique ne serait capable que de reproduction (3) Pierre Legendre, pour qui la communication est publique et commune, en cela elle s’oppose à ce qui est privé : « la communication n’est pas là pour garantir la réalité, ou donner satisfaction, ou satisfaire l’objectivité. C’est un leurre qui est gai, euphorisant, qui est là pour cacher la violence, pour refaire la façade. On la convoque ainsi théâtralement en tablant sur l’imbécilité et notre infantilisme ». L’autre apport de Legendre tient au concept de censure institutionnelle, qui par exemple permettrait au travers d’élément absolu, indicible et innommable de faire le lien avec l’individu lui-même. 

Il existe trois manières de voir le monde : avec, dans, par. Soit l’homme accomplit sa tâche avec la machine (outil). Soit l’homme s’adapte en faisant partie d’un tout, d’un organisme, ce dernier est subjectif/objectif. Le média est dans le monde au même titre que le récepteur. Soit il y a une confusion de l’émetteur et du récepteur et la technologie devient un miroir par lequel l’individu se définit. 

Pour affiner notre réflexion, nous partirons de l’acception représentative de la communication (distinction entre l’émetteur et le récepteur et le monde objectif de sa représentation, grande importance de l’intermédiaire). C’est la théorie de la boule de billard : l’émetteur et le récepteur sont distincts du message envoyé. L’information est linéaire, celle-ci doit parvenir au récepteur de la même manière dont elle a été envoyée. Pour ce faire, il y a une suppression des obstacles à la diffusion, et le message en question ne doit pas prêter à interprétation. On retrouve l’importance du phénomène de répétition du même mot et de la même idée. L’émetteur est actif et le récepteur passif, Ravault parle de victimisation du destinataire. Le récepteur devient ensuite émetteur de l’information qui lui a été transmise. 

ii - l’application de la communication représentative dans le milieu littéraire

Chaque époque a son best-seller. Pour citer le plus récent : La Femme de Ménage qui a même eu le droit à son adaptation au cinéma. Dans ce billet, nous ne parlerons pas des classiques de la littérature française et internationale. Leur notoriété n’étant pas due à des organes de communication contemporains (n’omettant pas que certains ont été popularisés par la répétition d’usage sur les réseaux sociaux). Ainsi, lorsqu’un livre est mis en avant avec force et répétition sur différents médias (télévision, réseaux sociaux, journaux, librairies) à différentes échelles (grandes émissions littéraires, podcasts de niche), un roman a d’autant plus de chance de se faire valoir. Suivant la théorie représentative, l’émetteur (souvent la maison d’édition, et plus rarement l’auteur) transmettra un message aux récepteurs (les lecteurs). Cette information est linéaire, elle ne comprend pas de sous-texte ou d’interprétation : ce livre sort le tant et tant (ou est déjà sorti), il sera disponible en librairie, parfois il est indiqué que l’auteur a déjà vendu un certain nombre d’exemplaires de ce même livre ou d’un ouvrage précédent, ou bien que ce dernier a obtenu un prix littéraire. Ce sont les arguments de vente. Dans le cas des grandes maisons d’éditions, il n’y a pas d’obstacle à la diffusion, les canaux de communication sont ouverts et les partenaires sont au fait des nouveautés. Ensuite, c’est l’effet de répétition qui jouera le rôle d’amplificateur de l’information, jusqu’à en devenir la boîte d’écho. Enfin, le récepteur deviendra émetteur à son tour en relayant le discours communicationnel de l’émetteur, ce qui décuplera l’effet de répétition. 

Quid des petits auteurs et auteurs indépendants ? Malgré sa volonté de se faire connaître, l’auteur indépendant ou l’auteur publié dans une petite maison d’édition, est souvent confronté à la barrière de la diffusion. Cet obstacle semble parfois impossible à franchir, à moins de pouvoir investir une certaine somme sans être sûr du retour sur investissement. Le taux de conversion entre l’achat de service de presse et la concrétisation d’une vente n’est parfois de l’ordre que de 2%. Les grandes maisons d’éditions gardent donc un avantage non négligeable. Cependant, même en leur sein, être auteur ne veut pas dire bénéficier du même accompagnement et de la même couverture médiatique. En effet, la plupart du temps, les maisons d’éditions se concentrent sur leurs poulains les plus fructueux, alors le budget de la communication dédié aux auteurs entrants n’est de l’ordre que de 10%.

iii - talent inné de l’auteur ou volonté d’intégration sociale des lecteurs ?

Lorsqu’un auteur connaît le succès, les critiques tablent souvent sur son talent inné, comme si ce fait expliquait à lui seul les chiffres des ventes. Souvent, ce n’est pas tant le talent qui est remis en question par les acheteurs, mais l’incapacité à s’intégrer à un groupe de lecteurs déjà préétabli. « En lisant ce best-seller, je ferai partie d’un ensemble, et ainsi, je serai accepté socialement ». Il est en effet, bien plus difficile d’oser imposer une opinion marginale et des lectures méconnues. Cela ne favorise pas l’intégration sociale, voire pire, cela peut exclure et rendre marginal. Le goût personnel n’est pas la priorité pour tous les lecteurs, comme il ne l’est pas pour tous les individus dans d’autres sphères de la vie quotidienne. Souvent, la volonté d’être accepté et intégré à un groupe, ou plus largement à la société, entraîne une rationalité limitée de l’individu. 

À l’inverse, il existe d’autres phénomènes, tout aussi connus, dit de distinction sociale. Par une lecture, ou un groupement de lectures, l’individu lecteur peut également se dissocier des groupes déjà existants en imposant sa singularité. Dans ce cas, il prend le risque d’être mis en marge, mais cela le distingue socialement de cette « autre catégorie de lecteurs » (par exemple les lecteurs de littérature populaire, ou les lecteurs de new romance). Dans ce cas précis, la popularité d’une oeuvre opère plus comme un répulsif que comme un attrait pour le lecteur. 

Enfin, il existe des lecteurs omnivores qui oscilleront entre lectures populaires et lectures de niche. 

Écrire un best-seller ne semble donc pas tant relever du talent inné de l’auteur, mais bien plus de la puissance de la communication liée à la promotion de son ouvrage. La force de frappe de la maison d’édition a donc tout autant d’impact que la volonté d’intégration ou de distinction du lecteur. Ces facteurs externes à la qualité d’un ouvrage permettent de relativiser les chiffres des ventes liés à certains romans célèbres. 

J’espère que ce billet vous aura plu. Dans une moindre mesure, qu’il vous aura permis de renouveler vos connaissances sur le sujet.

N’hésitez pas à réagir en commentaire pour apporter plus de nuance à cette analyse. Comme toutes mes autres réflexions, je n’ai pas l’audace de la penser complète. Il y a bien plus à dire, le sujet est à peine éludé.

SOURCES :

Damon, J. (2016). Émile Durkheim. La sociologie de l’intégration sociale. 100 penseurs de la société (p. 77-78). Presses Universitaires de France. 

Cabin, P. (2008). « La Distinction » Critique sociale du jugement. Dans J. Dortier Pierre Bourdieu : Son œuvre, son héritage (p. 36-41). Éditions Sciences Humaines. 

Lucien Sfez. La communication. Que sais-je ?

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